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Blague à part

Entreprise colossale sans équivalent dans l'histoire du cinéma, Le Seigneur des Anneaux a suscité autant de scepticisme au départ que de bonheur à l'arrivée. Retour sur un tournage épique.

L'aventure a duré un an et demi. Perdus dans les paysages de la Nouvelle-Zélande, entouré de centaines de techniciens, noyé dans des décors féeriques et dans des problèmes sans fin, Peter Jackson, réalisateur peu connu mais non moins pugnace, a ajusté ses caméras, dirigé ses acteurs, fignolé son scénario pour mettre en scène l'un des livres culte les plus connu de l'univers, Le Seigneur des Anneaux. Les enjeux étaient élevés : le roman s'est vendu à plus de 100 millions d'exemplaires dans une trentaine de traductions et compte des fans particulièrement chatouilleux sur le respect des détails. Quelle serait la réception du public ? D'autant plus que le prix de fabrication de la trilogie était hallucinant : 300 millions de dollars. C'est ainsi que le 19 décembre 2001, Le Seigneur des Anneaux est descendu dans l'arène. Et a gagné la partie du pari : le succès a été immédiat, et 4 Oscars techniques l'ont couronné. Mais il reste 2 autres épisodes à sortir en décembre 2002 et 2003. Du jamais vu. Un film en 3 chapitres répartis sur 36 mois ? Dingue. 

La preuve par 3

C'est une vieille histoire, dont les débuts remontent à 1937. Cette année-là, un universitaire d'Oxford dénommé Tolkien publie Le Hobbit, première histoire de Bilbo Baggins (baptisé plus tard "Bilbon" dans la trilogie), un humanoïde aux pieds velus et de bonne nature. Depuis sa publication, Le Seigneur des Anneaux a été une tentation permanente pour les producteurs de cinéma : "Il y a eu des tentatives, mais elles ont toutes échoué", explique Peter Jackson qui, à 40 ans, conserve de bons souvenirs de sa première lecture du roman. "J'avais dix ans, j'ai été fasciné", dit-il. Pas facile de mettre sur pied un film de cette ampleur. D'abord, parce que Le Seigneur des Anneaux est un très gros livre. Ensuite, parce qu'il y a des centaines de personnages. D'autres s'y sont cassé les dents. Peter Jackson, lui, a attaqué la montagne avec optimisme. Né en Nouvelle-Zélande, auteur et scénariste de petits films fabriqués à la va-vite, spécialiste des histoires de zombies, il a signé en 1988 un film dément, Bad Taste, dont l'aspect gore a ravi les adolscents. Puis il a mis  en scène Meet The Feebles et Braindead. En 1994, il atteint l'âge adulte avec Créatures célestes, puis retombe en enfance 2 ans plus plus tard avec Fantômes contre fantômes. Saul Zaentz, producteur du dessin animé que Ralph Bakshi a tiré en 1978 du Seigneur des Anneaux, voit Fantômes contre fantômes : l'affaire se conclut immédiatement. Comme le dit Zaentz : "Peter Jackson est un vrai réalisateur. C'était visible à l'oeil nu". Suite des évènements : en 1997, Miramax annonce la mise en chantier du Seigneur des Anneaux. Au départ, il est question d'en faire un film en 2 parties. "Mais on perdait trop de personnages et de péripéties. Il fallait faire plus long", explique Jackson. Ce dernier décide alors de rassembler tous les financiers potentiels. Il parvient à ses fins. "Pourquoi faire 2 films s'il y a 3 livres ?", demande Robert Shaye, le big boss de New Line. Les portes s'ouvrent, les producteurs lâchent 10 millions de dollars en frais de préproduction.

La machine est lançée. Reste un problème quels acteurs choisir ? Peter Jackson auditionne 150 comédiens. Il ne trouve pas Frodo. Un jour, il reçoit la cassette d'un jeune acteur, Elijah Wood, révélé par Forever Young aux côtés de Mel Gibson et sacré meilleur espoir 1994 pour sa performance face à Kevin Costner dans A chacun sa guerre. Si son talent lui permettait de travailler sans problème (Ice Storm et The Faculty le prouvent), il attendait encore LE rôle. "Il possédait le mélange idéal de courage et d'innocence que je recherchais", se souvient Peter Jackson. Quant au magicien Gandalf, c'est Ian Mc kellen qui est choisi. Mais il tourne X-Men, et son timing est mauvais. Après quelques négociations avec les producteurs du film de Bryan Singer, les choses finissent par s'arranger. En automne 1999, tout est prêt : Ian Mc kellen, Christopher Lee et Cate Blanchett signent. L'Odyssée commence.

A l'attaque !

Le plan de bataille est unique : il faudra tourner pendant 15 mois d'affilée, avec une base établie à Wellington (Nouvelle-Zélande) et une poignée d'hélicoptères pour transporter les techniciens dans la partie sud de l'île. Peter Jackson prépare les storyboards, et recrute des collaborateurs. Le groupe, peu à peu, s'étoffe : il y aura 2.500 participants. Ce n'est plus une équipe, c'est une armée. Un jour, le réalisateur réclame encore des figurants : faute de mieux, le gouvernement lui fournit des troupes directement détachées de l'armée de terre. D'autres spécialistes arrivent : souffleurs de verre, vaniers, cordionniers, couvreurs, boulanger... Le chaos s'installe. Le scénario est révisé. Le plan de tournage est compliqué. L'histoire a des trous. "Mais nous revenions toujours à notre bible : le livrede Tolkien", reprend Jackson. Les acteurs attendent, s'ennuient. Ils vont faire du surf, du saut à l'elastique ou visitent les bars. Tous se font tatouer. Par chance, Peter Jackson a une qualité : la patience.

Viggo Mortensen, le dernier acteur engagé, arrive sur le plateau juste au début du tournage. Il n'a pas eu le temps de répéter. Il tire le personnage vers la comédie. Les premières étincelles jaillissent. Autre problèmes, les Hobbits doivent donner l'impression d'être beaucoup plus petits que les humains. On travaille alors sur de fausses perspectives, et les effets spéciaux sont aussitôt confiés à la société WETA, 1ère compagnie du genre en Nouvelle-Zélande dont le fondateur Richard Taylor, épaulé par plus de 100 collaborateurs, a participé à tous les films de Peter Jackson. De ses ateliers basés à Wellington sortiront ainsi 1.200 costumes de guerre, 2.000 armes, 68 maquettes, 12 créatures monstrueuses, sans oublier des maquillages saignants et des armées entières issues du logiciel Massive programmé pour l'occasion. Un clic de souris, et les figurants se multiplient jusqu'à atteindre 20.000 combattants. Le budget du film, alors, atteint 300 millions de dollars. Astronomique en soi, cette somme représente pourtant la moitié de ce qu'aurait coûté le film s'il avait été tourné à Hollywood. "D'abord, parce qu'il aurait fallu tout reconstituer en studio", dit Peter Jackson. "Or la Nouvelle-Zélande présente une variété de paysages naturels qu'on dirait tirés des descriptions de Tolkien. Ensuite parce nous ne sommes pas encore pollués par l'influence financière américaine". Des collines de Matamata aux montagnes  de Queenstown, chaque lieu de tournage fut ainsi béni par des Maoris avant le prmier tour de manivelle.

Avec le sourire

Cette fidélité revendiquée à l'univers de Tolkien n'empêche pourtant pas les fans de s'en mêler. Sur internet, apparaissent des morceaux de scénario, des photos, des rumeurs. Les indiscrétions se multiplient. Quand des scènes entières sont exhibées online, la police intervient : 3 coupables sont arrêtés. Pendant ce temps, le tournage traverse 1.000 difficultés : il pleut quand on attend le soleil. Il fait beau quand on espère l'orage. Liv Tyler, engagée pour jouer la princesse elfe, est attrocement critiquée par les fans : "C'est une erreur !", s'exclament-ils. Le planning de tournage ressemble à une stratégie militaire, aves des dizaines de véhicules pour la nourriture et l'eau et des lignes de communication hallucinantes. En mard 2000, enfin, Peter Jackson rassemble 20 distributeurs venus de tous les pays du monde : il leur explique qu'il faut acheter les 3 films ensemble. Une nouvelle fois, c'est du jamais vu.  Le marketing est lançé : Burger King offre quelques millions de dollars, et le budget global de la campagne grimpe jusqu'à 40 millions de dollars pour les seuls frais de publicité.  Quand le tournage, le mixage et le fignolage du 1er épisode se terminent, l'angoisse est à son comble : les concurrents - Harry Potter et L'Attaque des Clones - sont annoncés dans la foulée. "Tout ce que je demande, c'est que les spectateurs sortent du film avec le sourire", précise le réalisateur. Mission accomplie : Le Seigneur des Anneaux a rempli son contrat. Les fans ont été satisfaits, le box-office a été excellent, le film a été le grand triomphateur des derniers MTV Movies Awards, mais le travail continue sur les 2 autres chapitres.  A l'heure actuelle, la post-production des Deux Tours bat son plein. Quant aux images du dernier épisode que nous ne verrons qu'en décembre 2003, elles sont déjà en boîte à 95 %. En attendant, les spectateurs ont le sourire.

Bernard Achour

Seigneur et musicien

Oscarisé pour la musique du Seigneur des Anneaux, le compositeur attitré de David Cronenberg s'est considérablement investi dans les multiples versions DVD du film de Peter Jackson. Rideau musical sur la très attendue version longue...

Les Années Laser : Quel a été le défi musical des différentes versions DVD du Seigneur des Anneaux ?

Howard Shore : De nombreuses scènes ont été rajoutées en vue de la vrsion longue à paraître en novembre, et d'autres simplement rallongées. Il m'a fallu suivre ces évolutions soit en étirant la musique déjà écrite, soit en composant de nouveaux morceaux. En tout, il y presque 20 minutes de musique supplémentaire.

Quelles séquences vous a demandé le plus grand changement ?

Incontestablement, la longue scène d'ouverture. Peter Jackson an avait très tôt défini le montage, et j'ai pu écrire en conséquence. Là, tout est plus ample. La forteresse Isildur y est plus présente, Bilbon également. J'ai donc enregistré de nouveaux segments intermédiaires et retravaillé les enchaînements entre chaque section. Ce n'est d'ailleurs pas tant la matière musicale qui a été traitée que la précision et l'harmonie avec les images.

Comment peut-on réécrire sur La Communauté de l'Anneau en se consacrant en même temps à la composition de la BO des Deux Tours ?

Justement, c'est une aide précieuse. J'ai pu mieux appréhender et concevoir Les Deux Tours (second volet de la trilogie, NDLR), ainsi que créer une suite logique, à l'inverse des Star Wars où les musiques des épisodes 5 et 6 apparaissent dans le 1 et 2 et non dans le 4. Avec Peter Jackson, nous voulions éviter ce genre d'anachronisme.

Outre la rallongement de certains passages, quelle est la pièce dont vous êtes le plus fier ?

En tant que nouveauté, je dirai Lothlorien. La mélodie a été développée et enrichie autour d'Elrond et de la communauté. Ces séquences deviennent bien plus rhétoriques, et leurs prolongations rehaussent un aspect spirituel très impressionnant. J'ai en tout cas essayé de transcrire cela dans ma musique.

Comment avez-vous vécu le succès du 1er film ?

Je la savoure encore en écrivant et en retravaillant sur La Communauté de l'Anneau. Si le film avait été un échec, jamais New Linene m'aurait donné les moyens logistiques et financiers de réécrire une partition pour le DVD. Ils se seraient contentés d'un bidouillage sonore. Or là, l'orchestre initial a été reformé, ainsi que toutes les sections chorales. Quelque part, ma démarche est devenue plus complexe car j'ai dû revisiter la partition originale. Mais c'est si novateur et attirant que cette "tâche" n'en est que plus noble.

Pourquoi n'y aura-t-il pas de piste musicale isolée sur l'édition DVD de la version longue ?

Je suis en négociation avec WEA pour un album collector qui rassemblerait les morceaux dans leur entier ainsi que des versions alternatives. Ca me semble préférable à une piste isolée qui, certes, pourrait convenir aux cinéphiles, mais beaucoup moins aux mélomanes. J'ai été très surpris du succès de la bande originale, et j'aimerais privilégier les fans de la musique de films avant tout.

Multi-canaux à Gogo

Avec un Oscar attribué à Howard Shore pour la BO et sa nomination pour celui de la meillure bande-son, les pistes sonores du film ne pouvaient décevoir. Mais c'est malheureusement le cas. Passons sur l'absence regrettable de DST qui s'explique par la durée du film proposé ici en un seul disque (manque de place). Si, sur le plan artistique, les pistes Dolby Digital sont de vraies réussites - les voix sont malgré tout vraiment trop en retrait, le sabotage opéré sur la VF fera grincer des dents à nombre d'amateurs. Passe encore l'absence de canal central arrière matricé en VF, finalement pas si indispensable que ça en VO. C'est surtout la différence de tonalité entre 2 versions qui fâche, précisement lorsqu'on peut librement zapper de l'une à l'autre. La VF est en effet 1/2 ton plus haute que la VO du fait de l'accélération opérée pour le transfert vidéo (passage de l candence film, 24 images/s, à celle de la vidéo, 25 images/s - 50 trames/s en fait -, on y reviendra).

Accélérationen soi non répréhensible car difficilement évitable, mais qui a visiblement uniquement été compensée, allez savoir pourquoi, pour la VO ! C'est le CD de la musique du film qui nous le confirme. Conséquence spectaculaire pour nos oreilles : une VF plus aigüe, autrement dit moins chargée en grave et donc moins ample (même si le canal de basses n'est pas concerné), avec des bruitages et une bande-son dénaturés par rapport à leurs homologues dans la langue de Tolkien.

Espérons que la future VF DTS du coffret 4 DVD (voir contenu page Edito) ne présentera pas les mêmes défauts.

Page Edito

Réédition spéciale, coffret collector, édition Ultime, Platinum, commémorative, d'anthologie... Les éditeurs vidéo multiplient les offensives et les appélations de moins en moins contrôlées pour séduire le collectionneur de DVD. Prenez l'exemple de Pearl Harbor. Pas moins de 3 éditions ont été bombardées simultanément en décembre 2001 : Standard, Collector et Commémorative 60ème anniversaire. Un véritable feu d'artifice parfaitment orchestré que le  spectateur pouvait à loisir comparer pour mieux acheter. Le choix, au bon endroit, au bon moment : voilà une conjoncture idéale. sauf que, 7 mois plus tard, voilà une quatrième édition qui déboule sans s'être clairement annoncée, dénommée cette fois Anthologie. Et toc, voilà du DTS pour ceux qui auraient regretté l'absence de ce format sonore sur les précédentes éditions...

Encore plus qu'exaspérant en raison de l'impatience qu'il suscite : Le Seigneur des Anneaux. Vous avez hâte de la redécouvrir chez vous, dans votre propre salle de (Home) Cinéma ? Soit. Vous pouvez vous ruer dès le 7 août (à moins que vous ne soyez en vacances) sur l'édition 2 DVD avec le film dans sa version cinéma, en 5.1 Surround EX, accompagné d'un disque consacré aux bonus. Avouons-le, c'est un évènement vidéo, et c'est bien pour cela que notre couverture lui est entièrement consacrée. Sauf que, et c'est Peter Jackson lui-même qui l'annonce dans les bonus de la première édition, si vous patientez jusqu'au 13 novembre, vous aurez alors le choix, décalé donc cette fois, entre deux autres éditions, toutes deux sur 4 DVD, incluant le film dans sa version longue inédite (30 minutes supplémentaires) en 5.1 Surround EX, DTS et VO DTS ES, le commentaire audio de Peter Jackson et 6 heures de matériel original et inédit... En bonus dans l'édition plus Collector que Collector (las as du marketing sont visiblement passés par là), deux statuettes exclusives de l'Argonath, pour "encadrer les DVD". Quel collectionneur et fan du film pourrait passer à côté de l'une de ces éditions ? Aucun. Alors faudra-t-il délier une première fois les cordons de sa bourse pour profiter au plus vite de son DVD du Seigneur des Anneaux, et recommencer 3 mois plus tard pour l'édition qu'il aurait fallu initialement ? Un dilemme d'autant plus cruel qu'il est engendré par une pure logique de marketing qui nage à contre-courant de l'interêt de consommateurs assidus et généreux. Dommage, car les coffrets à tirage limité et aux packagings soignés ont récemment montré leur potentiel en sortant simultanément, voire avant l'édition standard. Amélie Poulain (la fabuleuse aventure d'une superbe boîte à gâteaux sortie en avant-première), mais aussi Atlantide, Jurassic Park III, Le Baiser mortel du dragon, Blanche-Neige ou A.I. (sortis, eux, simultanément) se sont arrachés jusqu'à épuisement comme des petits pains bénis par les DVDphiles.

Alors, quelle solution pouvons-nous préconiser, à vous qui êtes particulièrement friands d'éditions prestigieuses ? Vous informer. Un consommateur averti en valant bien deux, des économies sur des éditions périssables pourront alors facilement être réalisées. Certes, mais l'attente, nous direz-vous... Elle est insupportable ! Qu'à cela ne tienne, de nombreux loueurs DVD seront ravis de vous ouvrir leurs portes... Ainsi, nous dirons tous "non" à cette politique qui a tendance à croire illimitées les ressources de l'amateur de belles et riches éditions Collectors. Un passionné qui investit, ça se respecte, non ?

Isabelle Ribermont et Patrick R. Marteau

Source : Les Années Laser (July/August 2002/N°83/4,60 €)

 

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