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Avril 2004,
sud du Maroc, le barnum où les comédiens partagent le couscous
ploie sous les coups de bouton du Sirocco, mais ne rompt pas.
Nous sommes à deux pas du gigantesque plateau de la nouvelle
super-production de Ridley Scott, Kingdom Of Heaven, dont
l'action se déroule à l'époque des croisades, entre la
France, l'Espagne et Jérusalem. Rencontre avec la star.
Savemment
crotté dans sa tunique de toile grossière, parcheminé de
poussière et bronzé comme un plagiste tropézien, Orlando
Bloom s'accorde une pause en notre compagnie, histoire de
reprendre quelques forces. Il lui en faudra : cet après-midi,
il fera, en tant que Balian of Ibelin, jeune forgeron emporté
au milieu d'une guerre mettant face à face chrétiens et
musulmans, son entrée dans la ville fortifiée de Jérusalem,
que se disputent les deux communautés en ce beau XIIe siècle.
Entre deux cuillerées de semoule, le comédien parle passé,
présent et futur, qu'il faudrait presque des lunettes de soleil
pour le mirer !
Ciné Live :
Le Seigneur Des Anneaux, Troie et aujourd'hui Kingdom Of Heaven
de Ridley Scott : Comment fait-on pour passer d'un énorme film
à l'autre comme c'est devenu votre lot depuis plusieurs années
?
Orlando
Bloom : C'est vrai, c'est incroyable, non ? Je reconnais que
j'ai beaucoup donné dans le "film de glaives" dans ma
courte carrière, mais on ne m'avait néanmoins jamais confié
la pleine responsabilité d'un film comme celui de Ridley. C'est
une opportunité inouïe pour moi, ce type est un putain de
génie ! (rires) Ce qui rend les choses vraiment plus
faciles. Quand vous pénétrez sur le plateau et que vous
découvrez les décors, les costumes, et les milliards de petits
éléments qu'il va falloir assembler pour n'en faire plus qu'un
à l'écran, vous vous dites de toute manière qu'il va vraiment
falloir un génie aux commandes !
Ciné Live :
Comment décririez-vous votre personnage Balian ?
OB :
C'est quelqu'un dont l'esprit est très organisé, il pense un
peu comme un ingénieur. Balian sait exactement comment sa
mission devra être exécutée. Il est fait pour mener une
guerre, mais ce n'est pas un guerrier au sens primaire du terme.
Et puis il a un regard très honnête, très juste sur les
évènements et sur son époque. Quand il débarque à
Jérusalem, la patrie de son père, il fait construire des
bâtiments, il met au point des systèmes d'irrigation... Balian
a le sens du progrès et de l'invention, c'est aussi ce qui en
fait un personnage unique.
Ciné Live :
Où se situerait-il parmi les autres personnages que vous avez
incarnés jusqu'à présent ?
OB :
Disons que Legolas vivait dans un monde qui n'appartenait qu'à
lui, que Paris était un anti-héros et que je vois davantage
Balian comme un homme d'honneur. C'est quelqu'un qui se remet
d'une énorme brisure dans sa vie - il a perdu sa femme et son
enfant - en devenant le défenseur de Jérusalem, et c'est celui
qui prendra les bonnes décisions au moment de la reddition de
la ville aux mains de saladdin. En rendant la ville aux
musulmans, Balian sauve le peuple de Jérusalem. Il trouve sa
rédemption personnelle en s'engageant au service de tout un
peuple.
Ciné Live :
En tant que spectateur, êtes-vous plutôt client de ce genre de
gigantesques épopées à costumes ?
OB :
Oui, j'ai toujours aimé ça, les Lawrence D'Arabie, les Docteur
Jivago... J'ai entendu parler du Seigneur Des Anneaux
au moment où je sortais de l'école d'art dramatique, et je me
souviens avoir immédiatement eu envie de faire partie de
l'aventure. J'en rêvais littéralement. C'est étrange, mais
paradoxalement, les films situés à notre époque me paraissent
bien plus réels que nombre de films contemporains. J'ai fais
des films contemporains, j'aime ça et j'en referai, mais je
trouve toujours plus ambitieux, pour un comédien, d'avoir à
remonter le temps. C'est l'occasion d'effectuer des recherches,
de se passionner pour une époque loin de soi, de ramener du
travail à la maison. En ce qui me concerne, je m'éfforce
systématiquement de comprendre l'époque, la culture... Ces
recherches et le scénario m'aident beaucoup à trouver la
confiance nécessaire pour assumer de tels films. Cela dit, je
prends toujours de l'Histoire ce qui me semble le plus important
: il faut savoir se concentrer sur certaines choses et pas
d'autres, non seulement pour une question de temps, mais aussi
parce qu'il est très facile de se perdre dans les tangentes.
Moi, je suis toujours pour la ligne la plus droite.
Ciné Live :
Au contraire du Seigneur Des Anneaux, il y a peu de recours aux
effets spéciaux conçus par ordinateur dans Kingdom Of Heaven.
C'est un changement important pour vous ?
OB :
Déjà, cela avait été le cas avec Troie, pour lequel
l'équipe déco avait construit un décor époustoufflant, et ce
mur d'enceinte immense que je retrouve plus ou moins aujourd'hui
dans les murailles de Jérusalem. Je vois bien que tout le monde
sur ce plateau est intimidé par le gigantisme de ce décor,
mais moi qui ai déjà travaillé sur des films de très grande
envergure, je commence à comprendre que le décor; plutôt que
d'écraser les comédiens, sert en fait à les reveler, à
magnifier l'intimité d'une séquence. Il ne faut pas en avoir
peur, mais se laisser porter par l'idée qu'une fresque
historique nécessite que tout soit plus grand et plus beau que
dans la réalité.
Ciné Live :
Votre carrière a pris un tournant majeur avec Le Seigneur Des
Anneaux. Aujourd'hui, parvenez-vous facilement à gérer un
rythme de travail très soutenu ?
OB :
Oui, enfin j'espère. Parfois je me sens extrêmement chanceux
d'être l'objet de tant d'opportunités. Mais ma notoriété est
plutôt récente : entre le tournage du Seigneur Des Anneaux
et la sortie des films, il s'est tout de même passé pas mal de
temps. Donc pour moi, le phénomène est récent, je suis encore
en phase d'adaptation ! (rires)
Ciné Live :
Votre nom est désormais accolé à d'innombrables projets...
OB : ...
dont, pour certains, je n'ai jamais entendu parler ! Il se passe
beaucoup de choses autour de moi, j'en suis conscient. Mais
finalement, ça ne me préoccupe pas trop. Je suis à un âge
où le travail ne me fait pas peur, je possède encore toute
l'énergie et l'enthousiasme nécessaires, je ne suis pas
blasé, et, surtout, j'aime le processus de fabrication d'un
film. Je crois que je ne m'arrêterai de travailler que quand on
ne me proposera plus rien.
Ciné Live :
Comment réagissez-vous face à l'engouement du public, parfois
excessif, à votre égard ?
OB : Un
ami m'a dit un jour - et je crois que cela m'a pas mal aidé à
comprendre le phénomène : "Il y aura toujours de nouveaux
boys bands ou de nouveaux acteurs culte parce qu'il y aura
toujours de jeunes filles dont les idéaux et les rêvent
trouvent leur accomplissement dans une idole qui les
rassure." Souvent, on entend les ados dire d'un comédien
ou d'un chanteur : "C'est mon idéal." Pour eux, vous
représentez un rêve, quelqu'un qu'ils ne reconnaitront sans
doute jamais mais dont ils ont besoin, à un moment donné de
leur vie, pour transposer leur existence. Quand vous vous
retrouvez à la place de cet "être idéal", comme
c'est mon cas en ce moment, vous vous dites "OK, c'est un
sentiment très flatteur, c'est vraiment très gentil de leur
part", mais il faut garder en tête que tout cela ne durera
qu'un temps. Dans quelques années, vous reposerez la même
question à quelqu'un d'autre. Pour l'instant, en ce qui me
concerne, tant que ça ne me fait pas perdre ma crédibilité en
tant qu'artiste, tant que mes films sont à la hauteur, que ce
soit avec des réalisateurs confirmés ou avec des débutants,
ça ne me dérange pas. Vous savez, quand vous rencontrez
quelqu'un comme Brad Pitt, ça vous fait gamberger : Brad est à
la fois un des acteurs les mieux payés du monde, un type
archi-talentueux et en plus un des plus beaux mecs de la Terre.
Pourtant, rien de tout cela n'affecte ses qualités d'être
humain. C'est vraiment un modèle pour moi. Si je laisse tout ce
qui m'arrive actuellement affecter ma personnalité, je sais que
je suis foutu. Pour l'instant, disons que mon but premier est de
continuer à faire de bons choix.
Ciné Live :
Précisement, quels sont vos critères de choix ?
OB : (Un
moment de réflexion) Mmmmmh... le scénario... le
réalisateur... En tout cas, si je tiens à un rôle, je me dois
de passer une audition. Pour l'instant, j'ai fais des essais
pour chacun de mes rôles, que ce soit pour Kingdom Of Heaven,
pour Troie ou pour le prochain film de Cameron Crowe, Elizabethtown.
Ces rôles, en gros, tous les acteurs de la planète se les
arrachent ! Qui ne voudrait pas tourner avec Ridley Scott ? Ma
chance aujourd'hui, c'est que je suis au meilleur âge possible
pour le cinéma. Pour Kingdom Of Heaven, je me souviens
que je n'avais que douze heures pour préparer mes essais, et
j'étais vraiment mort de trouille. Je me suis assis chez moi
pendant six heures d'affilée sans pause et j'ai appris mon
texte, avant de filer à l'audition. Après, vous vous laissez
un peu porter par votre destin. Vous savez, je suis sorti de mon
école de théâtre en sachant très bien qu'il y a des milliers
d'autres comédiens tout à fait capables de faire ce que je
fais. Je sais que si je n'étais as là, il y aurait quelqu'un
d'autre à ma place. Alors forcément, dans ces conditions,
quand vous avez la possibilité de décrocher un beau rôle,
c'est un devoir que de vous casser le cul pour l'obtenir. Mais
si ça ne marche pas, ce n'est pas bien grave. Tout ça, c'est
la vie. Parfois, les choses viennent à vous tout naturellement,
parfois elles ne viennent pas, l'important est de profiter
d'elles quand elles viennent.
Ciné Live
: Question vie privée, avez-vous le sentiment aujourd'hui
que vous devez vous protéger ?
OB :
Oui. Il y a un moment où l'on prend conscience que certaines
limites ne doivent pas être dépassées, et que ces limites,
c'est vous qui les determinez. En tant que comédien, il est
normal que votre travail suscite l'enthousiasme du public, donc
j'accepte un minimum mon statut de personne publique. Ce que les
gens ne veulent pas comprendre, c'est juste que ma vie privée
n'est pas un dixième aussi intéressante que mes rôles ! (rires)
Ma vie privée, je tiens à ce qu'elle le reste, parce qu'il est
essentiel de se préserver un sanctuaire inviolable quand vous
rentrez chez vous. Aujourd'hui, cela devient de plus en plus
difficile pour moi, mais soyez tranquille, je découvre chaque
jour de nouveaux moyens de gérer cette situation.
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